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Ma première tentative en 2018 en fut une d’apprentissage incontestablement. J’y ai surtout appris ce que je ne voulais pas. Ce que je ne voulais plus. Le Denali est une montagne très exigeante. Une montagne qui demande un engagement sans retenu et sans relâche. Il faut des compagnons de cordée travaillants et enthousiastes. Des compagnons qui peuvent faire abstraction de leurs états d’âmes personnels au profit de la réussite de l’équipe. Des gars (oui les deux fois sans filles!) qui s’investissent sans compter et qui opèrent sans attendre d’ordre de personne. Je me suis vite rendu compte malgré mes précautions qu’il était impossible d’éviter ce que je ne voulais pas. Il y a principalement deux raisons. Quand on réunit des grimpeurs de différents cercles de connaissances, d’endroits de résidence, d’âges et d’expériences variées, on s’expose inévitablement à des chocs potentiels entre les individus. L’autre c’est facile, ce sont juste des humains, point. Quand on élimine la première raison en choisissant un ou des amis alpinistes de toujours avec qui on grimpe souvent et depuis longtemps, il nous reste le volet humain à gérer selon ce que la montagne génèrera comme hauts et bas au fil de l’escalade. À titre de chef d’expédition, j’ai grandement évolué dans cette gestion des émotions et des individus. Voilà, déjà cela de gagné.

Le Denali, anciennement nommé McKinley, fait partie des sept sommets les plus élevés de chacun des sept continents et sa cime atteint 6 190 m. Son altitude, son climat extrême et sa situation géographique arctique en font un des sommets les plus difficiles à atteindre au monde. Il est souvent considéré comme le plus difficile des sept. Position qu’il s’échange parfois avec Everest selon l’expérience personnelle des grimpeurs qui ont foulé les deux pics. Une chose est certaine, en autonomie les journées sont plus longues et plus épuisantes avec 125 livres de matériel à tirer. On est loin d’un sac de jour comme sur la plus haute du globe et surtout sans sherpas pour transporter et monter les camps. À l’inverse le séjour sur la montagne et quasi trois fois moins long.

J’ai mis 14 jours pour atteindre le sommet et sortir de la montagne. La moyenne étant de 17. Une succession de plusieurs jours de météo clémente m’aura donné raison à ma deuxième visite dans l’Alaska Range. Au final près de 50 kilomètres aller-retour en altitude pour y parvenir. J’ai été extrêmement chanceux car ça ne s’annonçait pas ainsi. Après une première tentative de sommet le 13 juillet voici ce que j’ai écrit, seul, le soir dans ma tente :

La montagne cette injuste

Parfois la montagne est belle et nous accueille à bras ouverts pour laisser monter le bonheur en nous. Parfois la montagne est rude et nous remplit d'émotions négatives. C'est ce que je vis là maintenant à 5400 mètres au camp le plus élevé du mont Denali en Alaska.

Aujourd'hui je devais joindre facilement le sommet. Facilement est un euphémisme, mais la météo ne pouvait être meilleure: Soleil, ciel bleu, vent zéro. J'avais une forme splendide après une excellente rare nuit en altitude. Tous les gars qui avaient décidé de grimper étaient confiants envers leurs capacités à suivre le rythme et à répondre aux exigences techniques que propose cette fin de parcours qu'est l'ascension du plus haut sommet de l'Amérique du Nord par la voie appelée West Buttress.

Nous nous réveillons il est 6h. Nous devons quitter à 8h. Nous devons d'abord faire fondre de la neige pour faire de l'eau ce qui prend une éternité avec ce froid et cette altitude. Nous verrons le soleil sur le camp vers 7h15. Mais la première montée pour nous mener au col prendra 2h30 et se fera à l'ombre totale, donc dans le froid.

Nous quittons après un rapide petit déjeuner vers la paroi que nous escaladons en deux cordées de 3 alpinistes. Nous démarrons le pas lentement mais surement. La montée au départ est graduelle mais vient l'instant où la pente devient abrupte voire quasi verticale par moment. Nous devons passer nos cordes dans des relais pour nous sécuriser. Tout va bien sauf pour un des membres qui semble peiné à faire chacun des passages. Jusqu'à se mettre à genoux à chaque occasion. Il semble dribbler et ne pas contrôler parfaitement son piolet quand il le dépose. Parfois il perd pied dans la neige molle et devient instable. Nous prenons du retard et sa façon de travailler en avançant m'inquiète. Avec cette allure il sera impossible de joindre le sommet et de revenir en toute possession de nos moyens avant le "frost bite" de la nuit. Je n'ai pas les vêtements nécessaires pour combattre cela.

Au passage un guide me mentionne ce que je viens moi-même de constater. C'est alors qu'arrivée au col, je consulte l'autre cordée de notre groupe qui approuve la chose et en arrivant le dernier membre de ma propre cordée. Je prends donc la difficile décision de demander au grimpeur visé de redescendre, que ça ne fonctionnera pas. Il ne pourra pas descendre seul. C'est la portion la plus meurtrière de la montagne. Il doit être encordé et se sécuriser aux relais comme lors de la montée. La question c'est qui retournera au camp avec lui...

Au même moment une voix se fait entendre par de là ma tente : « Alexis, c’est Ben Vaillant avec Julien, on a décidé de se relancer demain malgré la fatigue et l’insuccès d’aujourd’hui car samedi s’annonce comme une journée de tempête alors si tu veux « roper » avec nous t’es le bienvenu ». Vous devinez maintenant que le gars qui a redescendu du col était moi. Mon texte s’est arrêté net et je l’avais même oublié avant de le retrouver par hasard quelques semaines après mon retour à la maison. Ben et Julien sont deux frères que l’équipe avait croisés à l’aéroport de Vancouver et de nouveau rendus à Anchorage. Nous nous suivions sur la montagne, ensuite échangeant sur nos journées de grimpe et nos stratégies une fois aux camps. À leur question je leur ai demandé la nuit pour réfléchir étant légèrement incommodé par un mal de ventre mais honnêtement je mourais d’envie de l’essayer de nouveau.

À mon levé, je me sentais ragaillardis et je suis allé confirmer ma présence aux québécois. Je saluai mes compagnons qui descendaient au camp 4 après leur sommet de la veille alors que je m’encordais avec les frères Vaillant à la conquête du nôtre.

Comme quoi les miracles existent quand on a une vision. #theworldneedsyourvision

Équipement Julbo utilisé:
Solaires = Shield + Explorer 2.0
Masques = Aerospace Reactiv photochromic Cameleon  + Universe Zebra Light Red